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Road-movie
radiesthésique
Photographies et texte : © S. Dosda, 2005 |
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La Bohème
de Monsieur T.
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Vienne |
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Est-ce
lors de ces nombreuses heures passées
seul en voiture, de part et d'autre du
Rideau de Fer et dans un contexte politique
dangereux, que l'idée lui est venue ?
Je ne le saurai jamais précisément,
mais Monsieur T. a décidé
de sécuriser sa route, et la nôtre.
En
effet, les chiffres actuels sont durs :
plus de 40 000 morts et environ 1 300 000
accidents corporels par an sont dus à
un accident de voiture en Europe.
Contrairement
aux usagers et aux autorités des
pays qui pensent en avoir cerné
les causes (vitesse, alcool, drogues,
fatigue, etc.), Monsieur
T. désigne un autre responsable. |
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Il
pense que 60 %
des accidents qui ont lieu dans son pays,
l'Autriche, ont pour origine la présence
de rayonnements sur les lieux de l'accident,
le reste étant imputé soit
à un défaut d'ordre technique
(de la voiture), soit à une malfaçon
sur le réseau routier.
Ainsi,
la présence sous la route d'un
cours d'eau souterrain ou, par exemple,
d'une faille dans les profondeurs de la
terre engendre des courants telluriques
néfastes pour les automobilistes
dont la vigilance diminue lorsqu'ils les
traversent. |
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Monsieur
T. a pris le problème en main :
il a déjà placé en
230 points du réseau routier autrichien
des constructions dont il pense qu'elles
neutraliseront en partie ces ondes négatives.
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Pour
lui, miser sur la peur du gendarme pour
réduire la mortalité sur
les routes ne sert à rien !
Il s'énerve d'ailleurs quand
il pense contraventions ou limitations
de vitesse :
les autorités feraient mieux de
le prendre au sérieux au lieu de
réduire les libertés des
automobilistes.
Lui-même se sait protégé,
ce qui lui permet de dépasser les
vitesses autorisées et de téléphoner
au volant à l'aide d'un de ses
deux portables.
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Malgré
les rejets qu'il subit de la part de l'administration
des transports, Monsieur T. a réussi
à obtenir l'autorisation de circuler,
et donc de travailler, sur certaines autoroutes
en construction.
C'est le cas de la S1, déviation
actuellement en chantier entre l'aéroport
de Vienne-Schwechat et Wösendorf.
Nous
nous engageons sur l'asphalte à
moitié posé du tunnel d'entrée.
Monsieur T. m'explique que ces passages
sous-terrains sont particulièrement
dangereux, les rayonnements telluriques
étant directement traversés
par les voies. |
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Dans
sa voiture, tout en roulant au milieu
des camions et des pelleteuses, il cherche,
à l'aide d'une grande spirale qu'il
tient fermement à deux mains en
même temps que son volant, d'éventuelles
zones de turbulence.
Quand
la spirale se tord, il s'arrête :
manifestement, à cet endroit, un
courant traverse l'autoroute ! |
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Monsieur
T. sort son matériel de
sa voiture :
colle forte, pelle, cloche, peinture rouge
en bombe et d'étranges plaquettes
de résine verte où une rose
des vents se superpose à un réseau
de lignes concentriques, comme pour symboliser
des ondes. Il les applique sur le béton
du terre-plein central ou sur les bas-reliefs
qui sont destinés à agrémenter
les abords des ponts.
Ce comportement suscite d'ailleurs quelques
réactions de colère de la
part des ouvriers du chantier, irrités
de voir leur belle réalisation
salie par Monsieur T.
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Parfois,
il lui arrive également de glisser
ses plaquettes, à l'aide de la
pelle, entre le manteau d'asphalte et
les bas-côtés encore nus. |
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Il
évolue tout naturellement entre
les camions, les géomètres,
les grues et leurs conducteurs. Il travaille
comme tous les autres hommes présents
sur le chantier, à la bonne réalisation
de l'ouvrage et à la sécurité
des futurs usagers, et n'est aucunement
déstabilisé par les questions
qui se lisent parfois dans leur regard.
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Il
est convaincu des bons résultats
de sa méthode : il tient d'ailleurs
par années et par zone traitée
un registre du nombre d'accidents ayant
eu lieu avant et après son intervention.
Ses chiffres sont tout à fait probants,
dans la mesure où aucun vandalisme
ou dégradation naturelle ne vient
entraver le bon fonctionnement de ses
constructions, bien sûr. |
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En
parcourant la future autoroute, nous arrivons
en vue d'une antenne de transmission radio
servant pour les portables et la télévision.
Monsieur T. m'explique qu'il lui
faut impérativement « guérir »
ces antennes car, en amplifiant les signaux
radio, elles amplifient également
les rayonnements émis par la terre,
ceux-là mêmes qui sont néfastes
pour les automobilistes. D'ailleurs il
avait déjà repéré
cette antenne, en étudiant grâce
à ses perceptions radiesthésiques
le plan d'implantation de ces mâts
dans la région. Il s'en suit une
recherche assez ardue du meilleur moyen
d'atteindre l'antenne coupable. |
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Armé
d'une pelle et d'une plaquette verte,
Monsieur T. gravit une colline boueuse
pendant que je garde sa voiture qu'il
a laissée ouverte au beau milieu
du passage. Très vite un véhicule
du chantier arrive et son conducteur nous
reproche de bloquer la circulation. |
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Monsieur
T. ne se hâte pas pour autant
de descendre de sa colline, il continue
de marcher à la même vitesse,
sur un rythme chaloupé, en prenant
bien soin de poser progressivement toute
la surface de ses semelles sur le sol,
afin d'être plus réceptif
aux rayonnements.
Peu importe
cet ouvrier qui se fâche en contrebas :
« il n'a qu'à déplacer
la voiture lui-même s'il est si
pressé ! » |
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Monsieur
T., avec sa haute stature et ses cheveux
blancs a l'allure d'un sage, imposant
le respect. Il se soucie de la vie et
de la sécurité de millions
d'automobilistes. Cependant, il semble
dans certaines circonstances, se transformer
au volant en véritable caïd
du bitume : insultes, coups de klaxon,
appels de phares, queues de poisson vengeresses,
rien n'est épargné à
celui qui ose se mettre en travers de
SA route. |
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En
m'accrochant avec angoisse au siège,
je ferme les yeux et j'essaie de le comprendre.
La voiture a toujours été
pour lui son outil de travail. Il ne fait
qu'un avec elle.
C'est
pourquoi, quand, à la fin de la
journée, alors qu'il a détecté
et neutralisé plus de 20 points
potentiellement dangereux sur la future
autoroute, la batterie de la voiture,
poussée à bout, expire,
c'est un désespoir profond qui
s'abat sur lui. |
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La
nuit hivernale commence à tomber.
Le froid et la fatigue nous engourdissent
tous deux sur le chantier maintenant quasiment
déserté de la S1, pendant
que nous attendons avec une certaine anxiété
le service de dépannage.
Les secours
tardent. En effet, Monsieur T. a eu, par
téléphone, quelque difficulté
à faire comprendre à son
interlocuteur que nous sommes tombés
en panne sur un tronçon d'autoroute
qui, officiellement, n'existe pas encore ! |
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