Road-movie radiesthésique
Photographies et texte : © S. Dosda, 2005

 

 

 

La Bohème de Monsieur T.

*

Prague



 

 


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Monsieur T., né d'une famille Sudète de Prague, a passé quasiment toute sa vie en Autriche, où il s'est réfugié en 1945 lorsqu'il n'avait que 14 ans. Mais il garde dans son coeur la Bohème. Il me raconte comment il a survécu aux règlements de comptes violents de 1945, quand à la suite des décrets Benes, la République Tchèque expulse et spolie les Allemands Sudètes de son territoire et par la même occasion en supprime un grand nombre.

 

 


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En sa compagnie, nous faisons une visite guidée très « orientée » de la vieille ville : sous le soleil et la neige fraîche, il me conte les souvenirs des exécutions publiques dont il a été témoin ou qu'on lui a racontées. Dans le silence radieux de ce dimanche ensoleillé, Prague prend un air lugubre.

Monsieur T. a imprimé dans sa mémoire tous les détails, tous les cris et toutes les morts qu'il a vues.

 

 


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Nous faisons malgré tout un peu de tourisme.

Au restaurant, Monsieur T., qui se dit végétarien, me conseille vivement de goûter à la spécialité bohème par excellence : le svickova, un plat de bœuf bouilli en sauce. Lui-même le savoure à belles dents.

C'est un homme habitué à la solitude, mais qui a également une très grande facilité à aborder des passants dans la rue.

À part un groupe de touristes japonais avec lequel il communique par gestes, Monsieur T. parle à presque chaque personne que nous croisons à Prague, et dans sa langue ! Russe, polonais, tchèque, allemand ou grec, il possède les notions suffisantes qui lui permettront de briser la glace.

 

Ses langues étrangères lui ont été extrêmement utiles du temps où il travaillait comme voyageur de commerce dans les années soixante-dix et vendait du matériel médical de l'autre côté du Rideau de Fer. Ses missions l'amenaient souvent, entre autres, sur le territoire de l'actuelle République Tchèque. Ce temps est révolu, mais Monsieur T. continue de se rendre régulièrement à Prague.

Cet ancien prêtre de l'Église catholique autrichienne s'est en effet découvert sur le tard des dons de radiesthésiste. Il a donc décidé de mettre à profit ces capacités extra-sensorielles pour retrouver et porter au grand jour les preuves des « massacres » des Sudètes.

 



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« Sur les 120 000 pragois de langue maternelle allemande, 60 001 ont survécu. Où ont disparu les corps de ceux qui ont été ainsi liquidés ? » s'interroge Monsieur T.

 

 

À la recherche de réponses, nous sillonnons Prague et ses environs en voiture, pour rejoindre deux emplacements de fosses communes qu'il pense avoir découverts.

La route est longue et ces lieux sont difficiles à retrouver malgré la carte. La neige tombée en masse a rendu les panneaux indicateurs illisibles.
Monsieur T. s'arrête donc souvent pour demander son chemin, mais il démarre toujours très vite, sans attendre les explications du malheureux passant auquel il s'est adressé, car il a l'intuition fulgurante que la réponse ne lui conviendra pas.

 


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Après plusieurs arrêts rapides et successifs auprès d'une population heureusement très coopérative, nous arrivons à Satalice, petite commune de l'est de Prague.

 


« j'avais 14 ans..., me confie Monsieur T.,
enrôlé comme fossoyeur, je me souviens que les voitures sur lesquelles nous avions chargé les dépouilles ont été envoyées à Gbely, près de l'aéroport militaire. Plus tard, grâce à mon don de clairvoyance, j'ai ressenti que Satalice, le premier village survolé par le traffic aérien de l'aéroport militaire, était un lieu “habité”. Cette zone a été lourdement bombardée en mai 1945, et je sens que c'est dans le cratère formé par les bombes dans la forêt que les cadavres des Allemands ont été enterrés. »

 

 

Nous marchons dans ce bois portant les jolis noms d'Arboretum ou de Jardin des Faisans, et arrivons dans une clairière entourée d'arbres aux troncs criblés d'éclats de bombes.

Monsieur T. ressent une émotion forte et douloureuse, qui l'oblige à quitter les lieux assez rapidement pour en être soulagé. Il aimerait pouvoir creuser  dans le sol de cette clairière, hélas sans autorisation officielle, cela semble difficile.

Assis sur un tronc en décomposition, Monsieur T. s'étonne que ces « cadavres d'arbre soient restés debout pendant 60 ans, véritables stèles végétales, pour ne s'abattre que maintenant. »

 


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De retour dans le village, il tente de recueillir des informations sur l'histoire de cette clairière auprès des habitants, mais sans résultat. Les discussions sont pourtant longues et animées, mais les interlocuteurs se retranchent derrière leurs fenêtres ou leur ignorance.

 

 


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Le silence qui nous accueille tout au bout de la vallée encaissée de la « Sauvage Sarka » est glacial. Monsieur T. s'engage sur les routes pentues et enneigées sans être équipé de chaînes. Sorte de canyon en miniature non loin de la capitale, c'est le lieu de promenade favori des familles pragoises le dimanche. La Divoka Sarka est également très prisée des amateurs d'escalade.
Pour Monsieur T., persuadé que des tombereaux de corps suppliciés ont été jetés du haut de ces falaises au lieu dit du « Moulin du Diable », l'endroit est sinistre. Sous la neige dort un petit ruisseau qui serpente et le soleil fait briller les dents des escarpements rocheux. Là-haut, il fait beau, mais aucun rayon ne pénètre jusque dans la vallée.

Auto-suggestion ou réalité hivernale, il fait soudainement très froid. Une figure diabolique a été représentée de manière sommaire dans un rondin de bois. D'après Monsieur T., les corps auraient été exhumés après 1989 et transportés dans l'actuel crématorium de Prague-Motol. La nuit tombée, nous parcourons les allées de ce crématorium. Section 5 (odd 5), une gerbe officielle de l'ambassade allemande orne une tombe « où reposent des soldats allemands inconnus ».

 


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Nous repartons heureusement assez vite et parvenons à remonter le sentier enneigé sans patiner. Nous retrouvons un peu de chaleur humaine à la buvette d'une station essence. Avec les restoroutes, ces endroits sont pour Monsieur T. des lieux privilégiés de repos et de convivialité.
Lui qui vit quasiment dans sa voiture y trouve l'occasion de voir du monde, de sympathiser le temps d'un café avec d'autres nomades.

À Vienne, Monsieur T. a bien un appartement, mais mises à part quelques reliques, il ressemble beaucoup aux chambres d'hôtel impersonnelles où il a passé tant de nuits.

 


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Fin du chapitre 1 : Prague

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